Assignations identitaires, le jeu triste des institutions

n° de revue écarts d’identité n°137 : “chaos identitaires et relation” – 2021

Écrire à partir de soi-même, de son expérience personnelle et professionnelle de formateur dans le champ du travail social, est l’option choisie pour rendre compte d’un malaise souvent présent dans mes rencontres avec des professionnels ou des étudiants issus de l’immigration maghrébine : la manière dont l’imaginaire social vous rappelle et vous ramène sans cesse à une assignation identitaire supposée, sans être forcément explicite. Elle vous tombe dessus quoi que vous fassiez ou prétendiez : vous êtes d’abord « issu de l’immigration maghrébine » !

Lors de mon entretien d’embauche en prévention spécialisée en 1994, à Grenoble, il me fut clairement précisé que le fait d’être à la fois d’origine algérienne ayant une pratique sportive notamment la pratique du football, me donnait de réels atouts pour exercer le métier d’éducateur de rue, et que je pourrais donner l’exemple à de « nombreux jeunes de quartiers issus de l’immigration ». Je me rappelle que ma voix s’était éteinte et que mon silence avait dérangé. Malaise partagé mais qui forait également dans ma tête : aurais-je été rattrapé par ce que je fuyais, par ce que je ne voulais pas voir et entendre, courant derrière cette autre  logique : une demande de reconnaissance de mes compétences professionnelles ?
Le chef de service qui m’interpella ainsi me signifiait que l’on ne me recrutait pas pour mes diplômes et mon expérience professionnelle mais pour mon origine culturelle et mon « talent » personnel de footballeur ! J’éprouvais là le sentiment d’une réduction de mon être et aussi de mes compétences dans le champ du travail social.

Éducateur de rue, directeur de centre d’hébergement et de réinsertion sociale, formateur dans des écoles du travail social, mes expériences professionnelles se sont forgées à partir de ce mal-être originel que j’ai tenté d’élaborer dans le cadre d’une recherche doctorale. Être formateur est une expérience pédagogique très riche en termes d’échanges avec les étudiants, notamment sur la thématique « travail social et interculturalité », dont désormais on me prête une sorte d’« expertise »…  Assia est une étudiante dont la rencontre m’a marqué car elle témoignait aussi à sa manière de cette épreuve de l’assignation culturelle invisible. Une autre génération mais prise dans la même histoire, ou dans la même nasse : « On sera toujours des arabes à durée indéterminée » me confia-elle !

Assia travaille au sein d’un foyer d’accueil d’urgence lyonnais relevant de la Protection de l’enfance. J’accompagne cette jeune étudiante dans le cadre de sa formation de monitrice éducatrice où elle doit rédiger une note de réflexion pour une certification d’un des domaines de compétences de son diplôme. Elle souhaite me rencontrer pour échanger sur ses questionnements initiaux pour cet écrit : la relation éducative et l’interculturel. Afin de la soutenir dans sa réflexion, nous engageons la discussion sur la genèse, le pourquoi de cette thématique en lien avec des situations concrètes de terrain.

  • Assia : Tu sais Farid, au foyer, désormais on n’accueille que des MNA et des jeunes de quartiers en grosses difficultés et en plus, les équipes en grande majorité sont maghrébines alors tu sais, la question culturelle se pose pas, elle est là !
  • Moi : La dernière fois, tu souhaitais travailler les questions de violence et d’autorité, pourquoi ce changement ?
  • Assia : Ton intervention la dernière fois sur l’interculturel m’a beaucoup émue, même bouleversée, et je crois que c’est pour cela que j’ai changé, travailler cette notion d’interculturel dans les institutions, les repas, les activités, cela me plaît et je me sens vraiment motivée… je crois que ça va me libérer.
  • Moi : Te libérer de quoi ?
  • Assia : Depuis toujours, je travaille avec des jeunes de chez nous et je sais très bien qu’on nous prend parce qu’on est censés les comprendre, mieux les aider mais je crois pas, c’est un piège et tu m’as aidée à comprendre à partir de ton parcours et de ton anecdote sur le prénom du fils qui s’appelle Louis mais que ton père a entendu Ali… j’aime ton histoire qui ressemble à la nôtre… Au début à l’Arfrips, avec Majid et les autres, on a cru que tu te prenais trop pour un Français [elle rit], mais on a compris que tu étais entre deux mais nous on pense que quoi qu’il arrive, quoi que l’on fasse, on sera toujours des Arabes à durée indéterminée et les Arabes, on les met en première ligne sur les quartiers ou au foyer, en CER, sur le front pour calmer les sauvages parce que les autres y z’arrivent pas.

De nombreuses autres situations vécues auraient pu être mobilisées pour illustrer ce « malaise », mais je m’en tiens à celle-ci tout aussi évocatrice. Rachida, étudiante, monitrice éducatrice, m’interpella violemment en cours lors d’un propos sur les politiques de la ville dans les quartiers où je tentais la aussi de définir la notion d’interculturalité comme une pensée du métissage :

  • « Monsieur Righi, vous vous prenez pour un Français alors que vous n’êtes qu’un Arabe… pourquoi vous reniez votre culture ? Vous avez honte ou quoi ? Moi, je suis fière d’être algérienne et j’emmerde les Français, même ici, il y a des racistes ! »
  • Ma réponse fut tout aussi réactive et rapide : « Arrêtez de vous prendre pour une arabe discriminée même si vous êtes une arabe discriminée ! » 

Le silence qui s’ensuivit fut interminable pour cette jeune fille comme pour moi, avant que nous reprenions le propos du cours. Elle crut par la suite nécessaire et indispensable de s’excuser pour son propos ; mais ce n’était pas son propos qui m’avait mis mal à l’aise, c’était le fond et l’épaisseur de son message que je proposai de reprendre avec elle en individuel, à la fois sur ce que ce cours lui avait fait vivre et sur ses modes d’interpellation, et ma réaction aussi évidemment. 

Notre échange autour d’un café, le lendemain, fut agréable et émouvant car elle me fit part de sa difficulté à faire confiance à quelqu’un, de son sentiment que la promotion d’étudiants se méfiait d’elle à cause de son franc-parler, qu’elle devait toujours être sur ses gardes alors qu’elle avait « galéré » pour intégrer cette formation de moniteur-éducateur, et que mon propos l’avait dérangée. Je lui demandai de réfléchir à la nature de ce dérangement… Elle me répondit que j’étais comme un grand frère protecteur depuis le début de la formation et qu’elle n’osait pas me le dire en groupe cursus (groupe mensuel de suivi de formation regroupant une dizaine de personnes accompagnées par un formateur référent). De mon côté et au-delà des dynamiques transférentielles à l’œuvre dans la relation pédagogique, je me demandais ce qu’elle venait signifier là, comment elle se considérait dans un statut d’infériorité en tant qu’« arabe » et algérienne omettant sa culture et sa nationalité françaises, alors qu’arabe, algérien et français ne veulent rien dire en terme de statut d’infériorité ou de supériorité…

Qui sommes-nous ?

Assia, Rachida et moi-même avons cette particularité d’être des descendants de l’immigration maghrébine, travailleurs sociaux, soumis à cette question perpétuelle :

C’est un dialogue intérieur, invisible, basé sur le rapport de chacun à sa propre histoire, à l’Histoire de l’immigration et à la construction de son expérience au sein d’une « minorité visible ». Avec souvent le sentiment d’être pris dans un « nous » maghrébin qui dépasse l’individu : une communauté d’expérience de la migration indirecte (descendants de l’immigration) mais toujours en marge, au sein de la société comme du travail social.

Ce qui est commun à Rachida, Assia et moi est d’abord une histoire traumatique : de la colonisation, de la guerre puis d’une immigration de nos parents, répondant aux besoins de main d’œuvre mais non souhaitée comme présence, qui y a fait suite. Histoire souvent encore indicible et silencieuse mais qui s’hérite comme en creux à travers les générations tel un refoulé collectif. C’est ce que vient signifier « être arabe à durée indéterminée » : comme si l’on devait continuer à répondre à un besoin (social) comme nos parents au besoin (économique) ! C’est un exil intérieur qui concerne les enfants des immigrés : un exil « entre-deux » ou dans l’inter (entre la culture des parents et la société d’accueil).

« Vous apprendrez dans cette maison qu’il est dur d’être étranger. Vous apprendrez aussi qu’il n’est pas facile de cesser de l’être. Si vous regrettez votre pays, vous trouverez ici chaque jour plus de raisons de le regretter ; mais si vous parvenez à l’oublier et à aimer votre nouveau séjour, on vous renverra chez vous, où, dépaysé une fois de plus, vous recommencerez un nouvel exil ». Écrivait Maurice Blanchot.

« J’ai des souvenirs qui ne m’appartiennent pas. Je porte les nostalgies d’autrui », écrivait de son côté Veronica Estay Stange pour témoigner de son rapport à l’histoire de l’exil de ses parents qui ont fui la torture de la dictature du général Pinochet. 

Porter les nostalgies d’autrui, c’est le signe d’une mémoire en souffrance, une mémoire captive d’un deuil impossible, d’une difficulté souvent non avouée à inscrire son histoire dans la grande Histoire. Plus dommageable, cette difficulté pourrait aboutir à ce que Stéphane Pawloff, psychanalyste appelle la « profonde détestation de soi-même », entre dépression et dépréciation de soi. Rappelons que Abdelmalek Sayad parle de ces héritiers comme « enfants illégitimes » qui apparaissent, aux yeux de leurs parents et de la société française comme des « bâtards », des enfants sur lesquels on s’interroge parce qu’on ne sait pas qui ils sont et qu’ils portent en eux les contradictions dans lesquelles ils sont enfermés, les renoncements au pacte originel qui lie les parents à la société d’accueil et à la communauté de départ : être des immigrés réduits au travail ici et voués au retour là-bas.

Les parents et la société ont peur de ces enfants en qui « la signification échappe », mais qui sont eux en quête d’histoire, une histoire en charge d’un passé inavouable, une histoire mise longtemps sous scellés. Au début des années quatre-vingt, ils feront irruption dans l’espace public avec cet aveu : nous sommes français comme les autres, autrement dit, nous ne sommes pas « illégitimes » !  Aveu à peine entendu ou seulement mi-entendu dans le fracas d’une société qui change de peau sans le savoir sous la pression d’un marché qui se mondialisait en désindustrialisant massivement la France.
Les parents n’étaient plus « utiles » et leurs descendants devenaient des surnuméraires assignés par les discours sur « l’intégration » à une identité « subie » (« deuxième génération », « issus de… », etc.), mais en quête de la leur. 

Ils sont en quête d’une émancipation prise dans une appartenance supposée à une communauté réduite à la « culture » des parents, mais qui questionne leur enracinement – autant commandé que suspecté – dans une communauté humaine plus large. Et qui appelle à la construction d’un sens dans cette histoire qui prend en charge tous les héritages :

« Nous les musulmans », « Les jeunes de chez nous », « On sait très bien pourquoi on est pris », « On sera toujours des arabes à durée indéterminée », « Moi, je suis fière d’être algérienne »…

On peut légitimement penser que l’on assiste là à des représentations identitaires construites défensivement ou en réaction devant le sentiment et ou l’expérience du mépris social. Elles signifient cependant autre chose ces paroles selon moi : une forme inavouable d’être français, une difficulté à assumer de manière apaisée le fait d’être français comme s’il existait un risque de se sentir uniquement français ou comme si « être français » ne pouvait admettre d’être aussi autre chose ! 

Ils se revendiquent souvent être des héritiers des cultures de leurs parents, rajoutant parfois ce « d’abord » qui souligne et insiste (mais laisse la porte ouverte !). Certes, ils le sont (héritiers des cultures de leurs parents), mais dans un sens décalé, en écart : dans un contexte qui transforme cette filiation en héritage désœuvré en quelque sorte (d’où l’insistance). Ils ne sont pas nés en Algérie ou dans un pays du Maghreb, n’en maîtrisent pas pour beaucoup les langues maternelles (berbère ou darija), et donc n’ont pas baigné dans ce que l’on pourrait appeler la maghrébinité ou la maghrébinitude (en résonance avec la négritude de Césaire)… Comment alors aider à réconcilier ces héritiers avec leur propre histoire concrète (familiale, sociale, historique et doublement culturelle) ?

J’agis en cela en faisant fonction de miroir lors des temps de discussions, des enseignements en acceptant la possibilité d’être ce miroir inversé d’identification où les personnes se reconnaissent à travers leurs expériences du mépris social, de la galère… Philippe Mérieu, lors du colloque de l’Institut français de l’éducation du 22 mars 2018 dans le cadre de la chaire de l’UNESCO, parlait ainsi des experts :

« L’expert doit être un pair, ou tout du moins, un ex-pair. Non pas un modèle à imiter, mais quelqu’un qui est “embarqué dans le même bateau” et loin de toute position de jugement en surplomb, prend sa place dans le travail collectif. Il ne sert pas à grand-chose d’avoir dans une équipe, une personne qui se contente de manière péremptoire, de nous expliquer pourquoi le bateau coule, il convient qu’au moins elle nous aide à écoper : nous n’en serons que plus réceptifs, ensuite, à ses analyses qui nous permettront, peut-être, d’éviter de nouveaux naufrages ».

La mise en place d’espaces et de formations où la parole circule de manière sécurisée, respectueuse est une priorité au sein des organismes de formation pour sortir des impensées, des non-dits, des impasses identitaires, et ouvrir les voies à de nouveaux mouvements porteurs de nouvelles fécondités en termes de pensées. Passer des interdits de penser à l’inter-dit, des identités figées aux « écarts » dont François Jullien a fait un concept exploratoire qui permet d’ouvrir un « espace de réflexivité-réflexion » (2012) : un travail de l’entre deux, de l’inter… des « identités-racines » (E. Glissant) aux écarts d’identité…

n° de revue écarts d’identité n°137 : “chaos identitaires et relation” – 2021