Voici un compte rendu de ce qui a été abordé lors d’un colloque réalisé en 2023. Intitulé « Pour une clinique de l’hospitalité ».
Cet article aborde les enjeux actuels liés à l’accueil des personnes en situation d’exil, un sujet d’une importance croissante, dans notre société actuelle.
INTRODUCTION DE LA JOURNÉE : « LA PARENTALITÉ EN EXIL »
Mon propos se veut introductif à cette journée « la parentalité en exil » par un déplacement, un détour sur le contexte socio politique dans lequel les intervenants quels qu’ils soient, travailleurs sociaux cliniciens, bénévoles, réseaux militants s’inscrivent à leur manière au sein de cette clinique de l’exil, plus exactement la clinique des effets de l’exil : c’est-à-dire soigner les effets liés à des déplacements de personnes qui demandent pour la plupart l’asile.
Il s’agit d’être au plus près des personnes, à leur chevet en offrant un lieu, un hébergement : un lieu où la personne se sent accueillie.
Une définition possible de cette clinique des effets de l’exil : soigner l’hospitalité ou tout simplement offrir une nouvelle domiciliation existentielle nous rappelle le psychanalyste Pierre Laurent Assoun.
Je ne suis pas un spécialiste de cette clinique de la parentalité en exil et les collègues intervenants s’attacheront peut-être à partir de leur témoignage à la rendre visible, lisible et explicite.
RÉFLEXIONS PERSONNELLES SUR L’EXIL ET LA PARENTALITÉ
Je me dis que j’ai certainement vécu la parentalité en exil à travers l’expérience indirecte de l’immigration, celle « directe » de mes parents… et des souvenirs nombreux de leur expérience migratoire sont toujours présents autour de ce pays que je ne connais pas bien : l’Algérie. Cependant, un souvenir particulier m’est revenu en préparant cette journée autour de l’exil, de la parentalité en exil et peut être un des effets sur les enfants.
Yel Menfi : chanson de l’Exil.
Je me rappelle de ma mère qui chantait une chanson, un vieux chant kabyle, une chanson emblématique de l’exil, de l’immigration qui se transmet de générations en générations : elle a été remise en succès aujourd’hui à travers des chanteurs de raï comme Cheb Mami, Cheb Khaled et surtout Rachid Taha : « Yel menfi » qui veut dire « le Banni ».
Elle concernait si je peux dire dans un premier temps « les indigènes d’Algérie » que l’on envoyait en prison, au bagne en Nouvelle Calédonie pendant le temps des colonies, ensuite elle fut chantée et reprise au cours de l’immigration algérienne en France…elle fut présente et sans cesse transformée au fil des générations d’immigrés, d’exilés.
Mais pour ma mère, elle raisonnait à partir de son parcours migratoire, liés au regroupement familial. Elle la chantait souvent dans la cuisine dans une ambiance particulière et donnait une voix particulière à Yel Menfi (le banni). Souvent mon père s’éloignait , pour ne pas dire disparaissait de la maison : immigration raisonnait avec exil et déportation. Je ne vais pas chanter pour dire quelques phrases et ce que cela signifie :
« Goulou l’oummi ma’ tebkich yel menfi
(Dites à ma mère de ne pas pleurer, le banni)
Waldek rabbi ma ykhalihch yel menfi
(Ton fils, Dieu ne l’abandonnera pas, le banni) »
Une chanson de militance
Cette chanson deviendra un symbole des luttes des sans-papiers en 1972. Le banni prendra le sens de « sans papiers ».
Voici les paroles chantées en français sur le même air arabe :
« Il faut pas tout mélanger Sans papiers
Ils ne sont pas dangereux Sans papiers
Vraiment ils sont en danger Sans papiers
Refrain (bis)
Quand on est venus en France Sans papiers
On était pleins d’espérance Sans papiers
On a subi des répressions féroces Sans papiers
On nous traite de délinquance Sans papiers
Refrain (bis)
On ne demande pas la charité Sans papiers
On demande notre dignité Sans papiers
Et Inch Allah, on va gagner Sans papiers »
LE CONTEXTE POLITIQUE ACTUEL
Aujourd’hui je dirais que je ne suis pas là « par hasard et par rasé » comme disait Gainsbourg. Je poursuis le travail à partir de mes héritages et de ma spécialité : dire quelques mots du contexte socio politique qui éprouve les praticiens. Il s’agit de parler d’hospitalité à travers la question migratoire, de saisir ce à quoi on assiste et impacte les pratiques.
La crise européenne de l’hospitalité
Les praticiens se heurtent à un contexte socio politique européen où procédures, dispositifs, climat font que les personnes étrangères ont toutes les difficultés à se faire accepter et régulariser : le pacte d’hospitalité inhérent effectivement à toute société comme tu l’as rappelé Pascale ( Perrier) être rompu au sein de l’Europe et donc en France. Il suffit d’écouter le bruit sourd les arènes médiatico-politiques actuelles : elles font le lit des extrêmes, du populisme, du néo fascisme faisant de l’étranger la figure du bouc émissaire idéal portant les peurs et les angoisses modernes. L’étranger porte en lui la figure du soupçon et il est marqué du sceau de l’illégitimité, illégitimité de sa présence.
L’hospitalité révèle la cité comme dit notre ami Latif Chaouite or nous assistons au retour des lois de l’inhospitalité.
Une voix retentissante a cependant rappelé récemment aux différents gouvernements leur devoir d’hospitalité et je ne pensais jamais un jour citer le pape François :
« Chers amis, nous sommes également à un carrefour », a-t-il résumé.
« D’un côté la fraternité, qui féconde de bonté la communauté humaine ; de l’autre l’indifférence, qui ensanglante la Méditerranée. Nous sommes à un carrefour de civilisations. Ou bien la culture de l’humanité et de la fraternité, ou la culture de l’indifférence : que chacun s’arrange comme il le peut. ». – Discours du pape à Marseille, le 22 septembre 2023.
COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LÀ ?
Mais au fond qu’est-ce la crise des migrants ? Que viennent nous rappeler et nous demander les personnes qui demandent asile ? Que nous mettent-elles sous le nez que les politiques ne veulent pas voir ? que disent ces déplacements que nous n’entendons pas ?
Mon propos modeste vise à tenter de comprendre la nouvelle donne migratoire : la question des migrants, des réfugiés, des sans papiers (catégorie administrative et publique qui n’a qu’une seule fonction : effacer les individus, les singularités de parcours comme nous le rappelle Christine Davoudian en citant une auteure que je n’ai pas identifié » : mais qui dit ceci « on se croyait avec un destin singulier mais on se découvre un destin de masse » : C’est la massification et l’exclusion de l’étranger pour tous.) Je vais tenter de donner mes grilles de lectures de comment on en est arrivé là et des pistes de réflexion.
DE LA PENSÉE D’ÉTAT À LA RÉALITÉ GLOBALE
Je vais dans un premier temps rappeler comment on pense habituellement, la question migratoire à partir du XIX -ème et XX -ème siècle inscrite dans notre imaginaire social et comment le bouleversement du monde nous impose de changer nos manières de penser, de travailler cet imaginaire social.
Les transformations que connaît notre société ne relèvent pas de simples évolutions du système actuel, de notre modèle sociétal mais bien une mutation, un changement des manières de penser les questions sociétales aujourd’hui… La question migratoire, la question de l’exil n’échappe pas à cette mutation.
LA PENSÉE D’ÉTAT AUTOUR DE L’ÉTRANGER
Il y a une « pensée d’état » (Sayad) autour de l’étranger, de l’immigré qui est mise à mal aujourd’hui dans un contexte global qui dépasse l’état lui-même. C’est cette tension là à mon sens qu’il convient de regarder et comprendre ce qui est en marche et qui pour ma part ne s’arrêtera pas avec des lois, des frontières, des murs.
Quelques repères maintenant sur la manière dont on a pensé la question migratoire jusqu’à aujourd’hui et imprime notre imaginaire social ? et comment on pourrait penser la question migratoire aujourd’hui ?
Allons-y : tout d’abord la manière de parler de la migration :
Les imaginaires sociaux : vagues et flux d’Immigration
Vague et flux d’immigration sont des termes renvoyant à l’élément marin menaçant pour aujourd’hui s’effacer pour un autre terme marin renvoyant à une plus grande menace : Tsunami comme l’ont titré récemment des journaux divers de sensibilité politiques variées : Marianne, les Echos et bien d’autres dont voici quelques titres que j’ai repérés :
- « Je ne veux pas d’un tsunami migratoire ukrainien »
- « Migrations climatiques : ce tsunami qui touche l’Europe »
- « Immigration : vague ou tsunami ? »
Les catégories réductrices : migrant, clandestin, sans-papiers
Il y a aussi des catégories dans les sphères administratives ou politiques ou médiatiques autour du mot migrant : Migrant international, Clandestins, sans-papiers
Ce sont les grammaires ou les personnes sont réduites à des statuts, à des rôles dans cette mondialisation répondant à un programme de la mondialisation : ils ont pour commun de nier le sujet.
Cela participe à imprimer notre imaginaire social. On a toujours pensé aussi la question migratoire autour de 2 profils idéaux types pour reprendre l’expression de Max weber :
- L’immigré économique d’abord frontalier dans les années 20 jusque dans les années 50, 60 et ensuite postcolonial : issu de zones rurales l’homme jeune seul souvent avec la possibilité du regroupement familial. Ensuite, à partir de 1976. On assistait à une immigration des pays pauvres vers les pays riches.
- Le modèle du réfugié étant lui associé à la convention de Genève de 1951 avec comme stéréotype la figure du dissident des pays de l’Est.
La mondialisation et l’hypermodernité
Or cette manière de penser est bouleversée avec ce que l’on appelle l’hyper modernité, la mondialisation des flux, l’accélération des échanges et l’apparition d’espaces transnationaux comme l’Europe et la libre circulation désormais : « le monde est un village » désormais comme le dit Patrick Chamoiseau. Qu’on le veuille ou pas on vit désormais dans des villes – mondes, des quartiers monde.
Catherine Winten de Wenden nous rappelle que la multiplicité des crises politiques, climatiques, sociales fait que la demande d’asile a explosé ces dernières années ( x3 les 10 ans) et les catégories traditionnelles de la pensée s’effacent, se brouillent pour en déterminer d’autres :
Une réalité complexe
Aujourd’hui 3 % de la population mondiale se déplace, la moitié des personnes concernées par la migration aujourd’hui sont des femmes, des MNA, des réfugiés climatiques et aussi des touristes séniors qui s’installent au soleil.
On raisonne souvent en sciences humaines par des catégories de pensée comme pays de départ, pays d’accueil, immigration économique.
La France longtemps considérée comme un pays d’accueil est en même temps (et c’est le en même temps le plus important) un pays d’accueil, de départ et de transit. On parle désormais d’immigration pendulaire : des personnes qui viennent travailler quelques semaines ou mois pour repartir chez eux : le premier exemple fut le célèbre plombier polonais. L’immigration pendulaire interroge les notions d’Abdelmalek Sayad qui parlait de double absence … Aujourd’hui peut être aujourd’hui, il s’agit de double présence.
Il y aurait donc ceux qui ont « droit au monde » : les mobiles internationaux que l’on a qualifié officiellement donc de migrants internationaux qui ne seront jamais des migrants : ils ont aurait peut-être dit Bourdieu le capital social, culturel et économique et sont les acteurs de la mondialisation.
Les migrants, ceux qui demandent asile, ceux qui meurent dans la Méditerranée et qui fait de cette mer un des plus grands cimetières au monde réclament leur droit au monde et ne veulent ni compassion, ni tolérance aussi. Je renvoie au très beau texte d’Isabelle Stengers : « en finir avec la tolérance ».
Ils interrogent le fondement même de notre société et son histoire de la rencontre avec l’autre et plus exactement son histoire du traitement de l’étranger :
« Il n’y pas de crise de migrants en Europe, il y a une crise de l’Europe révélée par les
migrants, celle d’une région du monde qui n’est plus celle des maîtres du monde […] »
Yves Grellier, Président de la Cimade Rhône Alpes et membre du Conseil national de la
CIMADE. (Revue Ecarts d’Identités, n°127, Novembre 2016, p.61)
L’Europe est ébranlée dans son histoire, dans sa manière de voir l’autre, l’étranger.
Repenser l’hospitalité et l’engagement
Il nous faut insuffler en retrouvant deux choses importantes à mon sens :
- le courage de penser (clin d’œil à Roland Gori).
- l’épreuve de repolitisation du droit à l’hospitalité au sein de la cité : beaucoup d’entre nous sont sur cette voie.
Effectivement où se niche le pacte d’hospitalité dans notre quotidien à nous tous ? Le pacte fait alliance et promesse en engageant les parties, les personnes à travers le statut de l’hôte. L’hôte est un terme qui a deux significations : celui qui accueille et celui qui est accueilli.
Ainsi pour ma part, c’est au cœur de la relation que se niche, que se protège comme un bien précieux l’hospitalité. L’hospitalité est un art assumé de l’accueil au sein de la relation. Il faut que l’autre se sente accueilli et devienne sujet dans la relation
Chacun, chacune l’attrapant à partir de sa pratique professionnelle.
CONCLUSION : UNE NOTE POÉTIQUE
Je ne savais pas comment conclure et je me suis dit qu’il fallait réaffirmer le pacte d’hospitalité par une note poétique :
Un poème de Jacques Prévert (1951) : Etranges étrangers. Quelques vers :
« Étranges étrangers,
Vous êtes de la ville Vous êtes de sa vie
Même si mal en vivez Même si vous en mourez.
Vous êtes de la ville, vous êtes de sa vie »
Merci pour votre attention et votre lecture.
Farid RIGHI – Membre du collège solidaire La Coque d’une Etoile.
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